L’IFS et la santé de l’adulte: comment changer l’évolution de la maladie chronique. 

L’IFS et la santé de l’adulte: comment changer l’évolution de la maladie chronique. 

L’IFS, Nouvelles Dimensions - 2013. (Internal Family System ou Système Familial Intérieur) est un modèle dont l’efficacité est prouvée scientifiquement (Evidence-based Practice) et qui est enregistré au NREPP (Registre national des programmes et pratiques basés sur les preuves).

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Nancy Sowell, 

Nancy est enseignante associée au département de psychiatrie de la Harvard Medical School à Boston. Sa formation d’assistante sociale clinicienne (ou CSW en anglais) lui permet également de superviser une équipe clinique depuis de longues années au Cambridge Health Alliance. Elle est également psychothérapeute pour adultes, couples et groupes depuis 1992 ainsi que formatrice IFS aux Etats-Unis et à l’étranger.

 

Glossaire IFS (termes que vous trouverez au fur et à mesure de la lecture de l'article)

Part: le terme « part » décrit les sous-personnalités d’une personne dans la terminologie IFS. Les parts ou parties sont considérées comme des personnes intra psychiques possédant des caractéristiques propres : âges, compétences, intentions, émotions et tempéraments propres.

 

Protecteurs: terme qui englobe les Managers et Pompiers

 

Managers: part qui essaie de contrôler un système par anticipation, de façon à éviter l’activation des exilés

 

Pompiers ou parts qui distraient : parts qui entrent en jeu une fois les exilés activés, afin de les calmer ou de distraire le système de façon à protéger celui-ci. Les pompiers réagissent automatiquement quand l’alarme sonne pour éteindre l‘incendie des émotions intenses des exilés

 

Self: Essence de la personne, qui se caractérise par des qualités naturelles telles que la compassion, la curiosité, la confiance, la capacité de donner une perspective dans des situations qui paraissent bloquées. Le Self est le leader naturel du système psychique intérieur

 

Polarisation: état dans lequel deux membres d’un système sont en relation d’opposition ou de compétition, de telle sorte que leur accès au 

Self est limité par la peur que le protagoniste ne prenne l’ascendant 

 

Se désamalgamer: processus opposé de l’amalgame : quand les émotions ou convictions d’une partie s’amalgament ou s’identifient avec celles d’une autre partie ou avec le Self

 

Exilés : parts isolées au sein d’un système pour être protégées ou pour protéger le système du danger qu’elles représentent du fait de leur charge émotionnelle et de leurs fardeaux

 

Fardeaux: contraintes ou entraves qui prennent la forme de croyances, convictions, émotions extrêmes ou mythes ou règles implicites de la famille

 

Self-leadership: un type de leadership qui se caractérise par la compassion, la clarté, le calme, la confiance, la curiosité, le courage, la créativité et un sens de connexion intérieure et avec les autres

 

J’ai commencé à utiliser l’IFS par désespoir, pour les symptômes suivants : mes genoux et pieds étaient tellement enflés et enflammés que me déplacer était devenu extrêmement douloureux. A l’époque il n’y avait pas de formation spécifique pour l’application de l’IFS  dans le cas de maladies et de douleurs, je ne l’avais donc pas utilisé avec mes clients. La maladie auto-immune dont j’étais en rémission depuis plusieurs années était revenue en force. L’approche médicale traditionnelle, que j’utilisais professionnellement et que j’avais trouvée utile pour contrôler mes symptômes ainsi que mon anxiété comorbide, n’arrivait pas au cœur de mon stress. Alors, j’ai donc essayé de me tourner vers l’intérieur de moi-même, expression utilisée dans le langage IFS, pour voir si mon système intérieur pouvait me fournir des informations utiles. C’est là que j’ai découvert que des parts de moi étaient en sérieux désaccord sur ce qu’il convenait de faire.

Quelques parts de moi ignoraient et minimisaient stoïquement ma douleur. Elles continuaient à me faire travailler comme d’habitude. D’autres parts de moi avaient peur ou étaient en colère. Elles préconisaient des changements majeurs à la fois dans ma vie professionnelle et dans ma vie personnelle, me disant que je devrais plus me battre pour moi-même et établir des limites claires sur mon temps, mon énergie et ma disponibilité. Pendant ce temps-là, une part de moi avait peur du conflit et des bouleversements.

Lorsque que mes tensions internes augmentaient, je m’évadais parfois en regardant des films, en lisant et en passant du temps derrière mon ordinateur. Mais le plus souvent, quand je ne travaillais pas, j’étais tellement épuisée que je m’effondrais sur le canapé ou ne dinait pas et allait directement me coucher. Je savais, pour avoir utilisé pendant des années le biofeedback (techniques relatives à la bioélectricité pour la mesure des signaux physiologiques) que cette agitation intérieure était lourde de conséquences physiologiques. Néanmoins, tout cela se passait de manière inconsciente. En retour, mes mécanismes d’adaptation au stress et à la douleur, comme de travailler trop, aggravaient ceux-ci.

Alors que j’écoutais intérieurement mes parts, je comprenais que je devais passer à l’action afin de réduire le stress. Premièrement, je me libérais plus de temps pour être en contact avec moi-même (ou mon Self en IFS, siège de la conscience) et écouter les parts de moi-même que j'avais ignoré. 

Plutôt que d’éviter la douleur physique de mes articulations, je me suis concentrée sur les symptômes avec compassion et curiosité. Alors que je me concentrais sur la douleur dans mon genou, j’ai alors pris conscience de la tristesse et de la peur. Je suis aussi devenue consciente de mon immense fatigue physique. J'entendais aussi les parts s’exprimer à travers mes symptômes et des parts réagissant à ma maladie et à la douleur qui l’accompagnait. Je découvris des parts à la fois vulnérables et protectrices essayant d'attirer mon attention. La part paniquant équilibrait celle qui minimisait la situation. La part en colère essayait de garder la part dévouée et accommodante en échec. En écoutant de cette manière, je ne pouvais plus ignorer ce que j'entendais. Même les parts de moi-même dont le rôle était d’ignorer la douleur et l'inflammation avaient besoin d'être comprises et appréciées. Ignorer la douleur m'avait permis tous les jours de me lever et de démarrer chaque journée, mais reconnaître la valeur inhérente de chaque part contribuait à une plus grande compréhension et coopération de mon système. Les parts les plus vulnérables, comme la petite fille dont les besoins n'avaient pas été satisfaits depuis trop longtemps, avaient finalement mon attention.

Je commençais alors à défendre mes propres intérêts et à poser des limites claires avec les personnes de mon environnement extérieur. Au travail, je m’entourais de plus de personnel administratif et réduisais mes heures. J'arrêtais de travailler le soir et acceptais moins de clients. Je m'assurais d’avoir plus de temps pour prendre soin de moi: plus de repos, d'exercice, une bonne alimentation, des moments de plaisir et de détente. Les parts de moi qui s’étaient polarisées sur la gestion de la maladie, comme la stoïque travaillant dur et celle s’effondrant sur le canapé, devenaient moins extrêmes. Elles se sentaient écoutées et savaient que mon Self aux commandes prenait soin d’elles. Alors que ces changements prenaient place, je me rendais chez mon médecin et je repris des anti-inflammatoires pendant une courte période. En quelques mois j'étais de nouveau en rémission et pouvait arrêter la prise de médicaments.

Cette expérience m'a convaincue de commencer à utiliser l’IFS avec des patients et c’est devenu mon mode d’intervention principal avec des patients cherchant de l'aide face à leurs problèmes médicaux. Au plus j’acquérais d’expérience dans l’utilisation de l'IFS au niveau médical, au plus ma curiosité concernant l’interaction entre la génétique, les parties et l'environnement par rapport à la santé et à la maladie augmentait. Dans l’exemple de Marty, détaillé plus loin, tout comme pour moi-même, la maladie a des antécédents familiaux. Cependant, la vaste majorité de ma famille - tout comme celle de Marty - n’a jamais développé ces symptômes. Pourquoi et quand certains membres d’une famille deviennent symptomatiques n’est pas clairement établi. Une recherche bibliographique m’informa que bien que la vie - faite de souvenirs, croyances, émotions et comportements -influence l’état de santé, nous ne savons toujours pas comment et à quel degré notre histoire personnelle se manifeste en terme de forces ou de fragilités génétique ou épigénétiques, ou comment cela influence notre susceptibilité au risque d’infection et notre capacité à guérir. Néanmoins, un nombre croissant de recherches lient le stress (Archie, Altmann, & Alberts, 2012: Sapolsky, 2005), les traits de personnalité (Haukkala, Konttinen, Laatikainen, Kawachi & Uutela, 2010; Liecolt-Glaser et al., 2005), l’attachement (Kotler, Buzwell, Romeo & Bowland, 2011; McWilliams & Bailey, 2010), le mode d’adaptation (Deimling et al, 2006) et une enfance difficile avec les problèmes de santé chez l’adulte (Romans, Belaise, Martin, Morris, & Raffi, 2002). Mon expérience personnelle et clinique m’a mené à croire que la thérapie pouvait profondément influencer l’état de santé physique.

L’IFS est conçu pour aider les cliniciens et leurs clients à identifier, comprendre et nouer des relations avec compassion, courage et clarté avec toutes nos parts. Selon mon expérience, quand l’énergie du Self se concentre sur l’intersection entre la nature et la culture, une guérison physique et émotionnelle est possible. Cet article offre un cadre pour comprendre et explorer la relation entre les parts et les problématiques médicales. Il souligne aussi la connexion entre les facteurs environnementaux passés et présents et, dans une étude de cas, illustre les effets curatifs de l’augmentation de la connaissance et de la compassion pour soi-même d’une personne.

Le message laissé par Marty sur le répondeur de mon cabinet me donnait l’impression qu’il était un homme décidé, aux idées arrêtées. Quand nous nous sommes parlé pour la première fois, il m’a dit de façon détaché qu’il avait 59 ans et qu’il souffrait d’insuffisance coronarienne et de maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC). Il est ensuite vite passé aux affaires courantes. Est-ce que je prenais de nouveaux clients? Il avait eu mon nom par l’intermédiaire de son médecin traitant qui lui avait parlé de mon travail à l’hôpital Brigham et au Women’s Hospital où j’utilisais l’IFS dans des essais cliniques comparatifs avec des patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde (Shadick, Sowell, & Schwartz, 2010). “J’ai besoin d’aide pour gérer mon stress et des problèmes de famille,” me confia t’il.

Durant nos premières séances, Marty m’a révélé avoir eu un pontage (ou plus exactement un pontage aorto-coronarien) il y a quelques années. Après de nombreuses années durant lesquelles il s’était senti mieux, il avait récemment commencé à se sentir plus mal. Quand je lui demandais quel était son pronostique médical, il me répondit, “Je n’ai pas posé la question. Je sais que je dois diminuer mon stress. Mon médecin veut que j’arrête de fumer et peut-être perdre du poids. Mais travaillons sur le stress et voyons comment ça se passe.”

J’étais frappée par le contraste entre la réaction d’évitement de Marty concernant des éléments majeurs tels que sa santé d’un côté et son style de communication direct de l’autre. Il n’avait pas mis longtemps pour partager ses points de vue sur la politique, les questions sociales et la décoration de mon cabinet mais oubliait le fait qu’il avait eu plus d’une seule crise cardiaque. Il se montrait parfois à la limite de la colère mais était généralement détendu et sympathique. Même s’il appréciait de faire des déclarations brusques et presque choquantes et semblait satisfait d’enfreindre les règles des convenances sociales, Marty était peu enclin à demander de l’aide et apparaissait comme presque repoussé par ses propres besoins émotionnels.

“Je fume comme un pompier. Je suis gros. Mes artères sont à moitié bouchées. J’ai du mal à respirer. Et maintenant je traine des pieds pour monter les escaliers! C’est quoi tout ça?” me lança Marty d’un ton malicieux attendant ma réaction.

Je lui répondais en blaguant “Est ce que cela veut dire que tu n’envisages pas de courir le marathon cette année?” Après un moment passé à rire ensemble, je lui dis “Plus sérieusement, Marty, tu m’as parlé des peurs de ton épouse, des craintes de ton médecin, mais est ce que ton état de santé te fait du souci?”

“Je n’y pense pas trop. Ma femme y pense assez pour deux et j’ai déjà trop de choses à penser” me répondit-il.

“J’en suis consciente. Si tu y penses maintenant, cependant, est ce que tu dirais que toi ou une part de toi, évite de penser à tes problèmes cardiaques ou à ta maladie pulmonaire obstructive chronique?”

Alors qu’il réfléchissait à ma question, Marty fit une pause. “Sûrement mais je suis fatigué d’en entendre parler. Je sais ce que je dois faire. Franchement je n’aime pas en parler. Je n’aime pas non plus y penser. Et, comme je l’ai dit, j’ai déjà assez de choses auxquelles penser.”

Apres les premières séances, je savais que ses protecteurs - les parts qui gardent à l’écart de notre conscience la vulnérabilité et la douleur - étaient aux commandes la plupart du temps. Les médecins de Marty et, bien sûr, sa famille, voulaient tous que Marty arrête de fumer et prenne plus soin de lui. Et Marty était clairement dévoué à sa famille. Sa femme l’accompagnait parfois aux rendez-vous et lisait dans la salle d’attente durant nos séances. Ils avaient deux filles adultes, mais son fils, Gary, avait été tué dans un accident de bateau un an plus tôt à l’âge de 32 ans. Marty s’apaisait beaucoup quand il parlait de son petit-fils de 4 ans, le fils de Gary. “Le petit bonhomme” comme Marty aimait l’appeler, s’était beaucoup attaché à lui après le décès de Gary. Les sorties avec son petit-fils et les projets qu’ils faisaient ensemble représentaient parmi les moments les plus heureux de la vie de Marty, et avec quelques encouragement il me raconta l’accident de bateau qui lui avait enlevé son fils. Il me confiait combien il se sentait responsable d’aider la famille de son fils, maintenant que Gary était parti.

Un des principes de l’IFS est que “Toutes les parts sont les bienvenues.” Je n’argumente pas avec des parts ou n’essaie pas de leur dire comment elles devraient se sentir ou ce qu’elles devraient faire. Et, en tant que thérapeute IFS, cela fait aussi partie de mon travail que de remarquer mon propre système intérieur. Dans le cas de Marty, j’observais l’augmentation de la pression venant à la fois de son système extérieur et intérieur. Extérieurement, la famille de Marty et ses médecins observaient discrètement en espérant que son travail avec moi pourrait l’aider dans le processus de deuil et à arrêter de fumer. Intérieurement, ses parts protectrices exacerbaient clairement ses symptômes et que sa vie était en danger. Je savais que c'était crucial de réduire les comportements à risque, comme fumer, trop manger, ainsi que son stress.

Si je suis anxieuse concernant l’état de santé et les comportements destructeurs de mon patient, mon efficacité en tant que praticien en est amoindrie. Quand je commence à travailler avec un patient, j’aide mes protecteurs (parts qui me protègent) en leur faisant savoir que je suis là avec elles et avec mon patient. Je me retrouve souvent pendant une séance à subtilement communiquer avec mes propres parts, leur dire “Je suis ici. Je vous entends. Laissez-moi désormais être avec cette personne.” Les comportements et le niveau de risque de Marty rendaient en effet mes parts anxieuses et je me mettais à leur écoute régulièrement au cours de notre travail.

Apres avoir passé plusieurs séances durant lesquelles nous avons appris à nous connaitre, Marty commença à s’ouvrir et même à être impatient de venir aux rendez-vous. Quand je jugeais qu’il était temps pour nous de se mettre d’accord sur quelles parts il désirait mieux connaitre et aider, je lui décrivais le dilemme concernant les nécessités de changement en parlant directement à la part de Marty qui ressentait la pression de la famille et de l’équipe médicale.  “ Marty, tout le monde veut que tu arrêtes de fumer! As-tu remarqué cela? Je sens un peu de pression, qu’en est-il de ton côté?”

Marty gloussa, “Maintenant tu sais ce que je ressens!” Après avoir ri ensemble, il ajouta, “Quoi, on ne peut pas juste rire? Tu veux passer aux choses sérieuses?”

On parla des préoccupations anxieuses venant de sa famille et des docteurs. Il reconnut qu’il se rendait encore plus symptomatique en fumant, en mangeant trop et en ne faisant pas de sentiment. Ses symptômes avaient augmenté depuis le décès de Gary. On parla de son stress et de sa détermination à aider la famille de son fils en plus des autres responsabilités, incluant ses filles et sa femme. On décida de commencer le travail IFS en regardant de plus près ces facteurs de stress et en identifiant les parts impliquées. Marty avait envie de savoir ce que je pensais de sa maladie et de notre travail ensemble. J’offrais un cadre de travail simple, illustré plus loin, pour identifier et apprendre à connaitre comment ses partis étaient liées, directement ou indirectement à sa maladie. Puis je décrivais peu à peu le cadre de travail, chaque fois que cela semblait pertinent et utile. Je ne ressasse pas systématiquement aux patients qui ont des problèmes médicaux la théorie ou le protocole utilisé en IFS. Parce que certains ne sont pas intéressés et d’autres ne trouvent pas cela particulièrement utile, ce qui reste une affaire de jugement. Dans le cas de Marty cela s’est avéré utile. L’information, tout comme une manière de penser structurée/systématique de la pertinence de l’IFS vis à vis de ses problèmes physiques, aidaient les managers puissants  et hyper vigilants de Marty à se détendre et à participer.

Pour appliquer l’IFS avec des symptômes médicaux, mon cadre de travail inclus l’identification et la vérification : 1) des parts qui exacerbent ou provoquent les symptômes, 2) des parts qui maintiennent les symptômes, 3) des parts qui savent quelques chose à propos de l’amélioration ou de la guérison des symptômes, 4) des parts qui ont peur de l’amélioration des symptômes et du bien-être, 5) des parts qui veulent mourir. Je ne présuppose jamais que toutes sont présentes, et n’impose pas non plus mes vues ou avis sur mes patients. Mais parce que je découvre souvent que ces parts, seules ou à plusieurs, sont présentes chez les patients avec une maladie, je garde cet éventail de possibilités à l’esprit.

Je recherche aussi des facteurs de stress et des comportements actuels, ainsi que des fardeaux ancrés dans le passé qui sont portés par les parts et qui affectent la santé du patient au jour d’aujourd’hui. Parmi les parts, il est courant dans le cas de polarisations de traiter ces fardeaux et ces facteurs de stress qui peuvent accélérer la maladie et provoquer ou maintenir les symptômes. Le système de Marty illustre bien cela. Dans l’exemple à suivre vous allez voir que ses protecteurs sont polarisés avec une part triste et exilée. Certains protecteurs encouragent la fuite ou l’indifférence à la tristesse, d’autres encouragent la gestion et le contrôle.

Notre travail était d’aider ses parts polarisées à devenir moins extrêmes, puis à identifier les parts qui maintenaient ou exacerbaient les symptômes, celles qui avaient peur d’aller mieux ou qui voulaient mourir. Si nous arrivions à faire cela, j’étais sûre que ses parts anxieuses, éplorées par le deuil, triste et en colère se sentiraient soulagées, ce qui en retour affecterait sa maladie. Je savais que ma patience, ma bienveillance et mon espoir seraient cruciaux dans la manière que j’aurais de le guider. Mais je savais aussi que la réelle guérison se ferait dans la relation entre le Self de Marty et ses parts.

Les patients comme Marty dont les états de santé sont sérieux, ont souvent des protecteurs très présents concentrés sur un fonctionnement efficace et pensent que le mieux est l’ennemi du bien lorsqu’il s’agit de souffrances émotionnelles dans le système intérieur. Ceci est leur devoir et Marty n’était pas une exception. Nous avons donc commencé avec ces parts “J’ai besoin de maintenir mon entreprise à flot. Pas seulement pour ma femme et moi-même mais aussi pour la famille de Gary. Ils comptent sur mes revenus. J’ai besoin de continuer à travailler et de maintenir des entrées d’argent pour tout le monde. Je n’ai plus l’aide de Gary. J’essaie de déterminer si je dois employer quelqu’un ou ce que je dois faire! Il n’y a pas assez d’heure dans une journée.”

Dans leur désir d’aider Marty à garder sous contrôle sa peur et sa tristesse, à faire qu’il continue de s’occuper de son business et à soutenir sa famille, ses parts poussaient Marty à travailler de longues heures, avec peu de temps mort pour s’occuper de ses besoins physiques, et elles exacerbaient ses symptômes. D’autres protecteurs tels que le fumeur qui anesthésiait les émotions, aggravaient directement les symptômes de Marty. Le fumeur ne voulait pas qu’il soit malade; c’était plutôt qu’il ne voulait pas qu’il soit vulnérable ou submergé. Quand Marty tourna son regard vers l’intérieur et trouva le protecteur qui fumait, voici ce qu’il rapporta, “Ce n’est pas une part que je peux voir. Elle est dans le noir. Elle essaie de me tenir à l’écart de la tristesse - d’une grosse bulle de tristesse. Fumer repousse cette bulle. Il essaie aussi de m’en détourner. Quand cette part fume cela met fin à tout ce que je fais ou pense et m’éloigne.”

“T’éloigne de la tristesse?” demandais- je.

“Oui. La tristesse n’a aucune chance de remonter, et ensuite ça passe. Comme si une porte se fermait,” dit-il.

“En entendant cela, qu’est-ce que tu ressens envers la part qui a envie de fumer pour garder la tristesse à distance?” demandais-je.

“Je la comprends. Je sais ce qu’elle pense. Ce n’est pas quelqu’un de méchant qui est là pour me faire du mal. Il essaie de m’aider. Il ne veut pas que je sois submergé!” dit-il.

“Marty, est ce qu’en ce moment même cette part est consciente que tu es là?”

“Plus ou moins. Il peut sentir que je suis attentif.”

“Invite-le à vraiment remarquer que tu es là et que tu le comprends”, lui dis-je. 

Il y eut une grande pause. Je pouvais voir un changement dans son visage reflétant la connexion avec sa part. J’ajoutais, “Invite le à ressentir les sentiments positifs que tu as envers lui et ton intérêt envers lui.”

Marty fit oui de la tête pour me faire savoir que la part le voyait plus clairement. 

“Il est désormais vraiment conscient de moi. Non pas qu’il me voit, mais plus comme s’il savait que je suis là. Comme s’il me sentait. C’est comme si on partageait quelque chose. Nous partageons une vision.” Marty écouta de nouveau et me rapportait de temps en temps ce qui se passait entre lui et sa part.

Au bout d’un certain temps je lui dis, “ Marty, essaie de savoir s’il connait les conséquences physiques de fumer pour éloigner la tristesse?”

“Non, il ne se rend pas compte pas que fumer me rend malade,” rapporta Marty.

“Y-a-t-il quelque chose que tu voudrais lui dire à propos de çà?” lui demandais-je. 

Marty resta silencieux pendant un moment alors qu’il se concentrait vers l’intérieur.

“Je lui montré ce qui se passait pour moi - un peu comme s’il voyait mon cœur et mes poumons. Il est désolé que cela me fasse du mal, mais il ne peut pas s’arrêter, me dit-il.”

“Trouve qu’est ce qui devrait se passer afin qu’il envisage sérieusement de ne plus fumer,” lui dis-je.

“La tristesse devra s’arrêter,” rapporte Marty.

“Vérifie s’il aurait envie d’arrêter de fumer, si on pouvait aider les parts tristes.”

“Cette idée l’intéresse mais il n’est pas complètement sûr. Un groupe de pensées vient juste de bondir. Il ne sait pas ce qu’il ferait s’il arrêtait de fumer. Il est un peu méfiant et s’inquiète de savoir si j’essaie de me débarrasser de lui ou si c’est toi qui essaie?” me dit Marty, se tournant vers moi.

“Dis-lui que je le respecte pour t’avoir protégé pendant toutes ces années. Je suis contente qu’il t’ait évité de te sentir accablé.” 

Il y eut une pause avant que Marty ne me fasse savoir qu’il lui avait dit. “Dis-lui aussi qu’il fera toujours partie de toi. Il s’agit ici de l’aider avec des options, et non pas se débarrasser de lui.”

“Il écoute mais ne comprend pas ce que tu veux dire par options,” dit Marty.

“Je veux dire que si toi, avec ton Self, tu te connectes avec les parts tristes et tu les aide, alors il ne sera plus verrouillé dans la cigarette et il pourra découvrir ce qu’il préférerait faire. Je t’aiderai dans ce processus s’il est d’accord.” 

Après une pause, j’ajoutais, “Qu’est-ce qu’il préférerait faire si il ne ressentait pas qu’il a un besoin indispensable de fumer?”

Il y eut une longue pause pendant que Marty écoutait à l’intérieur. “Ticket to Ride - la chanson des Beatles - m’est venue à l’esprit. Il pense à la musique! Il n’a pas écouté de musique depuis longtemps, depuis bien longtemps,” gloussa Marty. 

Avec l’espoir qu’il serait libre de se détendre et de faire des choses comme écouter de nouveau de la musique, le protecteur qui fume était finalement d’accord pour laisser Marty trouver, mieux connaitre et aider les parts tristes.

Comme le fumeur, les parts qui grignotaient et regardaient tard la télévision voulaient garder éloignée la douleur et la souffrance des exilés de Marty, de même, elles n’étaient pas conscientes des effets néfastes sur sa santé et ne voulaient pas s’arrêter tant que Marty n’avait pas aidé ses exilés.

Quand nous commençâmes à parler du stress d’être malade et d’avoir d’autres responsabilités et qu’il commença à se sentir ému, ces protecteurs passaient à l’action. Dans une conversation similaire Marty dit, “Je ne peux pas me permettre d’être malade. J’ai trop de choses à faire. Des gens comptent sur moi!” 

Cette croyance, un fardeau acquis par une part adolescente à la mort de son père, avait été ravivée par le décès de son fils Gary. Elle se présentait sous la forme de pensées telles que, “Je dois faire tout ce qui est nécessaire pour la survie de ma famille!” ou, “Je ne peux pas me permettre de m’amuser et de me détendre.” Et cela se montrait par des comportements de surmenage, de sacrifice personnel et la tendance à ignorer sa fatigue ou ses besoins émotionnels. Des fardeaux comme cela, transmis à travers le temps par les parts, pourraient expliquer comment les expériences malheureuses de l’enfance (Felitti et al, 1998), les traits de personnalité (Eaker, Sullivan, Kelly-Hayes, D’Agostino & Benjamin, 2004; Everson et al, 1996), le mode d’adaptation (Moos & Holahan, 2003) et le style d’attachement (Feeney, 2000) continuent d’impacter la santé physique dans la vie d’adulte.

L’auto-surveillance est un outil standard dans la médecine du comportement, je l’ai modifié pour l’utiliser avec l’IFS afin d’identifier et de suivre les parts associées avec des comportements, croyances, émotions et sensations physiques cibles. Afin de trouver les parts dont les fardeaux affectaient la santé de Marty, nous avons commencé à suivre ses expériences internes et externes. Pendant deux semaines, Marty a tenu un journal contenant une série de listes. D’abord il notait les circonstances ou situations, comme interagir avec d’autres, travailler ou être à la maison; ensuite ses émotions comme la colère, la tristesse, l’anxiété ou la joie; ensuite ses comportements comme fumer, manger, travailler, boire et regarder la télé et enfin ses symptômes comme l’essoufflement, le sifflement, la toux, les vertiges, la fatigue et les palpitations cardiaques. De cette manière, Marty devint de plus en plus conscient de la relation entre les situations externes et son expérience interne : émotions, pensées, comportements et sensations physiques ainsi que son état de santé.

Durant une séance quatre mois environ après le début de son traitement, Marty et moi-même avons évoqué le travail et le stress familial en relation avec le décès de Gary. Il avait fait de Gary un associé dans l’entreprise de construction dans laquelle ils travaillaient tous les deux, et dont il avait prévu de se retirer progressivement juste avant que Gary soit tué. Dans un an ou deux, Marty serait devenu un associé silencieux, lui permettant de prendre sa retraite et de faire avec sa femme ce long voyage en camping-car à travers les Etats-Unis.

“C’était ce qui était prévu avant…” sa voix s’éteignit et il eut vraiment l’air contrarié, son visage empourpré. Maintenant il me regardait directement et semblait en colère. “A quoi ça sert de parler de ça? Je ne suis pas persuadé que me plaindre me fera du bien!” Il posa sa main sur sa poitrine.

“Qu’est ce qui se passe Marty?” lui demandais-je.

“J’ai du mal à respirer,” dit-il

“Est ce que ce serait ok de te tourner vers l’intérieur de toi-même et de demander qu’est ce qui qui vient juste de se passer?”

Marty ferma ses yeux et resta silencieux pendant un moment. Puis il dit, “Aujourd’hui je ne veux pas parler de Gary.”

“Marty, lui dis-je en m’adressant directement à son protecteur, qu’est-ce que tu crains qu’il arrive si tu viens à parler de comment ça se passe depuis que Gary est mort?”

“Je ne peux pas me permettre d’y penser!” s’exclama-t-il. “Pas le truc physique, mais plutôt ça, pointant du doigt sa poitrine et son cœur, “et toutes ces histoires de sentiments. Je suis comme une corde de piano prête à céder!”

“Comme si tu allais exploser, en ressentant tout cela?”

“Oui! Exactement! A quoi ça sert?” dit-il en colère, bougeant sur sa chaise avec inconfort, sa respiration toujours laborieuse. “Disons juste que je préférerais qu’on me laisse tranquille. Il n’y a rien que je puisse faire par rapport à ce qui s’est passé.” Il s’arrêta, paraissant soudainement plus ouvert. “Je sais ce que tu penses du stress, je devrais en parler, mais je ne sais pas…” il s’arrêta de parler.

“Je comprends pourquoi tu ne veux pas faire ça si ça ne fait que te bouleverser et te faire sentir plus mal. Je ne voudrais pas cela non plus.”

Marty se détendit un petit peu. Puis il dit, “J’ai besoin d’une cigarette.” Il regarda au loin, au-delà des murs de mon cabinet. “Il n’y a rien que je puisse faire! Tu vois?” Il me regardait maintenant directement. “Si tu me fais parler de mes sentiments ou quelque chose dans ce genre je ne sais pas ce qui va se passer! Tu comprends?”

“Je crois que oui,” lui dis-je. “Tu ne veux pas que je te mette de pression ou que je remue quoi que ce soit.” Il fit oui de la tête. “Tout ceci parait trop gros, trop risqué, c’est ça?” Marty fit de nouveau oui de la tête. Un moment de calme confortable s’installa durant lequel les épaules de Marty se relâchèrent et il s’appuya contre le dossier de son fauteuil, la couleur sur son visage revenait et sa respiration était plus aisée. “Tu as là des protecteurs très forts!” lui dis-je enfin.

“Crois-moi, c’est juste la partie visible de l’iceberg!” répondit-il. “J’espère que je ne t’ai pas fait peur.” 

“Tu ne m’as pas fait peur, mais j’ai bien remarqué la force de conviction de tes parts. Est-ce que tu serais d’accord pour que nous découvrions un peu mieux ensemble cette part? Celle qui pense que c’est une mauvaise idée de parler de ses sentiments.”

“Mon dieu, je ne sais pas comment tu prévoies de faire cela,” dit Marty, “mais essayons. C’est pour ça que je suis là, ’n'est-ce pas? Tu penses bien que je te le ferai savoir si ça ne marche pas!” Il pencha la tête et me lança un regard d’avertissement accompagné d’un léger sourire. “Et, écoute, moi aussi je comprends. Quelque part, je suis fatigué de me sentir tout emmuré.”

Avec l’auto-surveillance et une prise de conscience grandissante, Marty commença à connaitre les parts qui étaient déterminées à tenir sa tristesse et son chagrin à distance. En se désamalgamant, il était capable d’observer chaque part avec intérêt et curiosité, gagnant de la distance vis à vis de leurs convictions, sensations physiques et visions du monde sans les nier ou s’en détourner. Quand il découvrit le jeune protecteur stoïque tout en accédant à son énergie personnelle, son appréciation s’accru.

En retour, ce protecteur rappela à Marty que son père qui faisait tourner l’exploitation agricole familiale avait eu des problèmes cardiaques quand Marty était petit. Par conséquent, Marty avait commencé très tôt à prendre des responsabilités d’adulte. A l’âge de 14 ans, son père mourut d’une crise cardiaque, laissant Marty seul pour travailler et s’occuper des autres et ce manager pris le contrôle, lui disant “A moi de jouer maintenant.” Ces jeunes parties languissaient de laisser les responsabilités aux parents; elles ressentaient une terrible tristesse et un immense chagrin par rapport au décès de son père, et elles étaient désormais activées par la perte de Gary. Le manager, ainsi que plusieurs autres protecteurs que Marty identifia plus tard, travaillaient durs pour empêcher Marty d’être conscient de ces parts jeunes, les rendant encore plus silencieuses et désespérées. En réaction, un autre protecteur se sentait prisonnier et furieux. En bref, les deuils prématurés de Marty convergeaient avec la mort de Gary, le laissant dans une grande agitation intérieure.

Quand les stratégies du protecteur proactif échouaient et que la tristesse, le désespoir et la peur émergeaient, alors ses pompiers réactifs intervenaient, augmentant le tabagisme et la suralimentation afin d’anesthésier la douleur.

Bien que ces réconforts à court terme l’aidaient à apaiser la douleur de ses exilés, ils exacerbaient et maintenaient en place sa maladie cardiaque et pulmonaire. Alors qu’il se familiarisait avec ses protecteurs, il apprenait à être reconnaissant envers chacun d’entre eux en découvrant le travail de chacun et comment ils l’aidaient à fonctionner. Quand il était plus jeune, certaines de ces parts, en gérant la maladie et le décès de son père, l’avaient aidé à maintenir à flot l’exploitation familiale. Par exemple, le jeune garçon de 14 ans qui avait décidé de prendre le rôle du père pour éviter de se sentir dépasser par le chagrin et la peur. Au fur et à mesure que la reconnaissance et la compréhension de Marty pour ce jeune “manager” grandissaient, il gagnait assez de confiance pour obtenir l’accès à ce jeune exilé, le garçon triste qui était si effrayé après la mort de son père. Voici un extrait de cette séance.

Les yeux de Marty étaient fermés et son attention était tournée vers l’intérieur. Il avait parlé de diriger son entreprise sans Gary et cela lui avait fait prendre conscience de cet enfant en lui qui se sentait si terrifié et triste de vivre sur l’exploitation après la mort de son père. Son auto-surveillance et notre pistage lui avait enseigné que ces sentiments pouvaient déclencher des difficultés à respirer. Il était aussi récemment devenu conscient que ses parts tristes et effrayées déclenchaient des pompiers qui fumaient, mangeaient et anesthésiaient ses émotions d’une manière ou d’une autre.

“Je ressens de la peur autour de mon estomac, comme un nœud dans mes entrailles,” dit-il, son visage pâle et maussade et sa respiration difficile. “Je sens monter la tristesse.” Il y eut une longue pause. “Maintenant, je sens cette pression dans ma poitrine et autour de ma gorge,” dit-il alors qu’il plaçait sa main sur sa poitrine, autour de son cœur.

“Est ce que c’est possible de ressentir cela émotionnellement et physiquement ou bien est-ce trop?” lui demandais-je. Marty ne répondit pas. Il semblait retenir son souffle. “Marty,” dis-je, “Est ce que tu te sens submergé? ”

Il fit oui de la tête et parla calmement, sa respiration toujours laborieuse, “Oui, un peu.”

“Vérifie intérieurement pour voir si cette part serait d’accord pour baisser un peu le volume de ses émotions. Nous ne voulons pas qu’il s’en aille. Vérifie juste et voie s’il est d’accord pour ne pas te submerger.” Marty se concentra silencieusement vers l’intérieur, sa respiration se détendant lentement. “Ça va mieux?” lui demandais-je.

“Ouais. Je peux encore le sentir autour de ma poitrine. Il est vraiment triste. Il ne sait pas ce qui va lui arriver ou arriver à l’exploitation. Il est inquiet par rapport à sa mère, ses frères et ses sœurs. Il a peur. Il n’a personne à qui parler.”

“Je voie que tu l’aimes bien.” Marty fait oui de la tête pour confirmer cette information. Je continuais, “Invite le à sentir ta compassion et ta préoccupation - alors que tu l’écoutes intérieurement avec ta main sur ton cœur.”

A travers un long silence, Marty continuait à se concentrer intérieurement. Tenant sa main sur son cœur, il commençait à s’étouffer. “Je suis vraiment désolé pour lui!” Alors que des larmes coulaient sur son  visage, il me fit signe que ça allait en agitant sa main.

Après un moment de calme durant lequel Marty sanglota, je lui demandais, “Est ce qu’il est vraiment conscient que tu compatis à sa douleur?”

“En quelque sorte. Je le sens ici.” Alors qu’il pressait sa main sur sa poitrine, il dit, “J’ai une sorte d’image de lui. C’est noir. Il semble qu’il me tourne le dos. Il est toujours triste, vraiment triste et il ne sait pas ce qu’il va faire sans son père. Son papa lui manque.

“Je voie combien tu compatis pour lui.” Marty fit oui de la tête. “C’est possible de communiquer ta compassion, même sans mots,” lui dis-je. “Tu peux la diffuser vers lui comme de la chaleur ou de la lumière, ou la communiquer à travers ta main sur ta poitrine, ou quelque autre moyen qui marche pour toi et pour lui.”

Les yeux fermés et son attention vers l’intérieur, Marty resta silencieux pendant un moment. Puis des larmes commencèrent de nouveau à couler le long de son visage. “Il sait que je suis là. Il s’est tourné pour me regarder. Ça va. Il est soulagé. Il pleure.” Marty resta en suspens durant une longue et larmoyante pause. Une minute passa avant qu’il ne s’exprime. “Il a besoin de quelqu’un. Il a juste besoin de quelqu’un.”

“C’est exact. Prends ton temps. Soit avec lui exactement de la manière dont il a besoin que tu sois là,” lui dis-je.

“Il veut son papa. Il lui manque. Il ne sait pas ce qu’il va faire sans lui.” Il y eut une longue pause pendant que Marty continuait de se connecter avec cette partie.

“C’est ça. Reste avec lui. Invite-le à tout te révéler. Soit présent exactement de la manière dont il a besoin que tu sois là pour lui,” dis-je alors que les larmes continuaient de couler sur le visage de Marty.

“Je te soutiens,” chuchota Marty

Je pouvais voir à travers son visage, sa respiration et son langage corporel, que ce qui apparaissait entre Marty et ce jeune garçon de 14 ans était très tendre. Ne sentant aucune détresse, je restais attentive mais j’attendais.

“Il est tellement soulagé que je sois là avec lui. Il me montre quelque chose dans la station de pompage près de la tourbière à airelles.” Il y eut une longue pause. Marty semblait vigilant mais calme. Ses yeux restaient fermés alors qu’il décrivait ce qui se passait dans son monde intérieur. “Il y a un problème avec un engin mais il n’est pas sûr de ce qu’il faut faire. Il est dépassé. Il ne sait pas par quoi commencer. Son papa lui manque! Il se sent perdu. C’en est trop pour lui. Il est juste un gosse. Il a besoin de son père!” Marty éclata en sanglots.

“Marty…” Je commençais à lui parler pour m’assurer que c’était ok pour Marty de ressentir de telles émotions. Mais avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, il me fit signe que ça allait et que je pouvais le laisser continuer sans l’interrompre. Je patientais, faisant confiance au Self de Marty.

“Il a honte de pleurer devant moi. Il se sent comme un gros bébé. Il pense que personne n’a envie de savoir ce qu’il ressent. Il se sent tellement seul. Il ne pense pas qu’il mérite…” sa voix s’est éteinte. “Il ne pense pas qu’il mérite mon amour,” chuchota Marty. “Il a peur que je le délaisse, aussi.”

“Qu’est-ce que tu veux lui dire à ce propos?” lui demandais-je.

“Je comprends ce qu’il ressent. Il a raison! Personne là-bas ne sait comment lui parler des choses qui comptent. Je lui fais savoir que je ne vais nulle part.” Marty s’arrêta.” Il est juste là avec moi. Je le soutiens” dit-il. “Invite-le à sentir et à prendre ton énergie,” lui dis-je de manière encourageante. Après que plusieurs minutes se soient écoulées, je vis le visage et le corps de Marty se détendre. “Comment réagit-il à cela?” demandais-je.

“Il est plus calme - soulagé. Il commence à avoir vraiment confiance dans le fait que je veux réellement entendre tout ce qu’il a à me dire.”

“C’est super,” dis-je. “Pendant que tu es à l’écoute de cette manière, vois si il a besoin d’autre chose dans l’immédiat.”

“Il a besoin que je reste avec lui, que je sois avec lui,” dit Marty sans l’ombre d’un doute. “J’ai des flashs de moments différents - plein de scènes. Je suis avec lui.” Plusieurs minutes passèrent. Marty se concentrait. Ses yeux restaient fermés. Il était assis dans un fauteuil vert en face e moi, calme et détendu, des pleurs coulant de nouveau sur ses joues. J’attendais sans interrompre.

Une fois qu’il commença à bouger, je lui demandais à voix basse, ”Comment cela se passe-t-il?”

“Tout s’est comme ralenti. Il s’est passé beaucoup de choses pendant un moment - des choses que j’avais oublié. Il m’a montré un peu les funérailles et ce qui s’est passé après - comment c’était pour lui. Je pouvais ressentir sa douleur et sa confusion.”

“Découvre s’il y a autre chose qu’il aurait besoin que tu saches ou que tu voies,” dis-je. J’attendais pendant que Marty retourna de nouveau vers le jeune garçon.

“Il n’a rien de plus à me montrer. Il veut juste rester avec moi.”

“Qu’est-ce que tu lui dis à ce sujet?”

“Je reste là, avec lui”

“Vois s’il souhaiterait quitter cette période et ce lieu, s’il est prêt, et venir avec toi?” je demandais

“Il est choqué de t’entendre demander cela. Il ne savait pas qu’il avait la possibilité de quitter tout cela un jour. Il adorerait sortir de là, mais il est inquiet à l’idée de laisser ses frères et sœur – et sa mère” dit Marty en ouvrant les yeux.

“Est-ce que tu as quelque chose à lui dire à propos de cela?” demandais-je.

“Oui. Attends une minute,” Marty ferma les yeux et se tourna de nouveau vers l’intérieur.” “OK.”

“OK?” lui demandais-je surprise.

Entendant ma surprise, Marty sourit et ouvrit ses yeux pour me regarder en disant, “Je lui ai dit que ça irait. Je l’ai rassuré sur le fait que tout le monde irait bien. Je lui ai dit que je pouvais lui montrer.”

“Alors il est maintenant prêt à partir?” demandais-je sachant que je pouvais faire confiance au jugement de Marty.

“Il est prêt.”

“Emmène-le dans un lieu où il peut se délivrer de tous ses fardeaux. Un endroit qui lui conviendrait parfaitement - où il veut. Il pourrait s’en débarrasser dans l’eau, le vent, la lumière, la terre, le feu ou quoi que ce soit d’autre qui lui irait,” dis-je, guidant Marty et le jeune garçon de 14 ans à travers le processus pour se délivrer des fardeaux.

“Il veut s’en débarrasser  depuis mon bateau dans la baie Vineyard,” me fit savoir Marty. “On a jeté l’ancre et il est debout à la proue devant moi. 

Il y a une brise de Sud-Ouest. Il est dos au vent et il les laisse partir dans le vent et l’eau.”

“Invite-le à nommer les fardeaux alors qu’il les décharge. Comme cette solitude…” Je me taisais alors que Marty rebondissait et continuait.

“Le garçon submergé, qui se sent comme un bébé, la douleur et la tristesse, la honte-beaucoup de honte.”

“Vérifie qu’il les atteint tous. Encourage-le à vérifier dans son corps s’il en reste,” dis-je.

“Il laisse maintenant partir la peur de se retrouver seul et le sentiment que c’était de sa faute, le poids de tout cela sur sa poitrine et ses épaules!”

“Rien d’autre?” demandais-je.

“Le goût métallique dans sa bouche quand ils lui ont dit que son père était mort et le vide sans ses entrailles.”

“Invite-le à ressentir ce que cela fait quand le vent et l’eau emportent tout,” dis-je, observant le soulagement exprimé sur le visage de Marty. “Rien de plus?” Marty secoua la tête.

“Il se tient toujours à la proue. Il absorbe la lumière sur l’eau. C’est comme s’il avait porté jusqu’ici un immense poids qui vient juste d’être enlevé de sa poitrine. Il peut se tenir debout. Il se sent plus libre qu’il ne l’a jamais été. Et, je sens que je peux respirer avec plus de facilité maintenant qu’il se sent mieux.”

Durant notre séance suivante, Marty me dit, “Je sens ma poitrine moins obstruée et elle n’est plus aussi tendue.” Durant les séances suivantes Marty se connecta avec les parts qui avaient soit protégé l’adolescent de blessures supplémentaires, soit protégé le reste du système intérieur de Marty de la douleur émotionnelle. Leurs rôles étaient de garder exilé le chagrin, la peur et la honte. Ces protecteurs avaient besoin de voir que l’adolescent triste n’était plus coincé dans le passé. Savoir qu’il s’était délivré des fardeaux qu’il portait depuis la mort de son père, et qu’il avait Marty pour le guider et avancer les aideraient à se libérer de leur rôles rigides de protection. Ces protecteurs pourraient désormais potentiellement devenir plus flexibles et moins extrêmes dans leur mode de fonctionnement habituel. Ils avaient également besoin de développer une relation de confiance avec Marty, et de savoir que son Self était aussi là pour eux.

Marty invita l’un d’entre eux, le protecteur de 14 ans qui s’était senti poussé à prendre la place de son père, à voir comment se sentait maintenant le jeune garçon triste.

“Ah!” gloussa Marty. “Il dit qu’il n’aurait jamais pensé voir le jour.”

“Quel jour?” Demandais-je.

“Le jour où quelqu’un trouverait ce garçon et l’aiderait,” dit Marty désormais plus sérieux.

“Qu’est ce que cela lui fait?” demandais-je.

“Eh bien, maintenant que tu l’évoques, il se demande ce qu’il doit désormais faire.”

“Donc il n’a plus l’impression qu’il doit continuer à maintenir tous tes besoins émotionnels et physiques à distance?” Marty fit oui de la tête. “Bon, qu’est-ce qu’il aimerait faire?”

“Il aimerait prendre des vacances.”

“Tu es d’accord avec cela?”

”Ouais, il les mérite.”

Une fois que ce protecteur eut adouci son refus de recevoir l’aide des autres, les symptômes de Marty changèrent de plusieurs manières. Le plus important peut être est qu’il se sentit moins déprimé et plus optimiste. “J’avais l’habitude de dire : “Une vie de chien et ensuite tu crèves.” Et une part de moi était vraiment de cet avis. Elle me disait, “A quoi ça sert? Supprime-moi maintenant et évite-moi bien des problèmes, pourquoi tu ne le fais pas? ” Elle ne parle plus de cette manière. J’ai envie de rester dans les parages et de vivre une vie agréable.”

Afin de vivre cette vie-là, Marty commença par identifier ses besoins et prendre soin de lui-même. Il était à l'écoute de sa fatigue, se reposait quand il était fatigué ; travaillait moins et acceptait l’aide, le soutien et l’affection de sa femme, de sa famille et de ses amis qu’il aurait auparavant rejetée. Sa femme remarqua qu’il se mettait moins en colère et parlait plus de ses sentiments avec elle et le reste de la famille. Il avait commencé à parler de nouveau du futur et parlait affaires avec elle, avec un de ses beaux-fils, et sa belle-fille, Karen, la veuve de Gary. Marty avait commencé à inclure Karen dans l’aspect administratif de l’entreprise de construction, dont Gary s’occupait avant qu’il ne meure. Marty dit qu’il “tâtait le terrain” avec son beau-fils et qu’il envisageait de lui offrir un rôle important au sein de l’entreprise. Un soir après une séance, la femme de Marty me confia qu’il semblait beaucoup plus détendu - jouant avec les petits-enfants et profitant de la famille. Elle rapporta se sentir plus proche de lui qu’elle ne l’avait été depuis longtemps.

Peu après cela Marty se sentit prêt à arrêter de fumer et le fit rapidement. Délivré un exilé comme le jeune garçon éploré est généralement nécessaire pour changer une habitude telle que fumer. Dans le cas de Marty, le déchargement libéra ses protecteurs polarisés, le manager stoïque qui essayait de prendre la place du père en travaillant sans limites et le pompier en colère, amer qui voulait moins travailler. Ensuite la part qui croyait que Marty serait libre seulement quand il mourrait, commença à entrevoir d’autres possibilités. Une fois que la promesse de vivre une vie en dehors du travail, du sacrifice et de la perte devint possible, s’occuper de soi-même et arrêter de fumer pris plus de sens pour le système intérieur de Marty.

Marty développa aussi une vision différente de la vie émotionnelle de ses parts qu’il présenta ainsi, “Une fois que je connu ce garçon et réalisait que c’était une partie de moi que j’aimais, quelque chose changea. Comprenez-moi bien, je ne serai jamais très tendre. Il ne m’est juste plus nécessaire de fumer ou de me tuer au travail, ou de me mettre en colère pour éviter d’admettre que je suis fatigué ou que je n’arrive pas à garder la cadence au travail. Je n’ai plus à courir dans tous les sens, plus à foncer en faisant tout pour tout le monde, en essayant de garder les choses sous contrôle autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.”

Ce réflexe de “garder les choses sous contrôle” est caractéristique des patients dont les parts essaient désespérément de gérer des sentiments de responsabilité, d’abandon, de souffrance basés sur des faits historiques. Ce sont des patients pour qui la thérapie IFS est prometteuse - de guérison de leur habitudes destructrices (mais bien intentionnées) et souvent de guérison de leur maladie. En IFS, il ne s’agit pas de dominer ou de se débarrasser de nos parts, mais plutôt de les accepter tout en devenant Self-led.Nous ne condamnons pas plus l’adolescent vulnérable et désespéré de Marty que nous ne condamnons les comportements de l’adulte résultant des blessures de la part jeune.

Même quand une maladie ou un traumatisme ne peuvent être guéri, c’est toujours possible à travers le travail thérapeutique avec les parts de développer une relation entre le Self, le corps, la famille intérieure et le monde extérieur. Avec ma propre maladie, un désir de guérir plutôt que de contrôler ou gérer les symptômes me motiva à utiliser l’IFS. Et parce que le stress, les expériences d’enfance malheureuses, les traits de personnalité, les croyances négatives et pensées, le manque d’exercice, la mauvaise nutrition et le tabac sont tous rattachés aux troubles physiques, cela avait du sens pour moi que l’IFS pouvait être efficace en conjonction avec un traitement médical.

L’IFS se préoccupe de connaitre et de créer des liens avec tout ce que nous sommes. L’immense énergie utilisée par les parts protectrices pour empêcher la prise de conscience de la souffrance physique et émotionnelle peut être libérée, et l’effet montagnes russes psychique lié à la douleur et à la maladie peut être ralenti. Dès lors, nous sommes plus dans la capacité de profiter du moment présent. Les conflits intérieurs, tels que le stoïcisme refoulant la tristesse et la peur, peuvent être réglés. Alors que les conflits intérieurs s’apaisent et que la vulnérabilité est transformée, la capacité à se prendre en charge s’améliore naturellement. Dans le défi de reconnaître et d’accueillir tout ce que nous sommes, nous réalisons que nous avons le pouvoir d’apaiser et de guérir nos propres corps et nos propres cœurs et d’être plus ancrés dans la vie.